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Kiarostami le réel face et pile Youssef Ishaghpour

  • Essai (poche). Paru en 09/2007
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La fin de la modernité, celle «des grands récits», de la réflexivité, de la négativité, de l'historicité, a reconnu son cinéaste en Abbas Kiarostami, venu du monde iranien où le moderne a peu pénétré.
Non plus «le nihilisme» mais une nouvelle simplicité, «le goût du réel», le retour aux choses...
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Le Mot de l'éditeur : Kiarostami le réel face et pile

La fin de la modernité, celle «des grands récits», de la réflexivité, de la négativité, de l'historicité, a reconnu son cinéaste en Abbas Kiarostami, venu du monde iranien où le moderne a peu pénétré.
Non plus «le nihilisme» mais une nouvelle simplicité, «le goût du réel», le retour aux choses mêmes, comme un (re)commencement du cinéma retrouvant son sens premier et sa vocation originelle d'être une «révélation du monde en son image» (Bazin).
Cependant pour Kiarostami, dont l'oeuvre est marquée implicitement par le contexte politique iranien, l'image du cinéma qui permet de révéler le réel renvoie aussi à elle-même par exigence envers sa propre réalité. Le minimalisme post-moderne se complète d'un art conceptuel se prenant pour son propre objet. La réalité filmée par le cinéma se révèle être ainsi «une réalité de cinéma», avec sa puissance d'illusion, de feintise et de faux.
C'est par la mise en oeuvre de cette part du faux et par différence avec elle que le mensonge de l'art sert de détours pour Kiarostami : comme moyen de retour au monde et à la musique du paysage.
Cet essai monographique et théorique à propos de Kiarostami cinéaste et photographe inclut un dialogue entre Kiarostami et Ishaghpour à propos de «la photo­graphie, le cinéma et le paysage».

Youssef Ishaghpour a publié des monographies sur Orson Welles, Visconti, Ozu, Satayagit Ray, des livres d'essais sur le cinéma moderne et contemporain et un dialogue avec Jean-Luc Godard, Archéologie du cinéma et mémoire du siècle.

Extrait du livre :
Une machine à écrire inscrivant sur l'écran le générique du Rapport en donne la portée, le ton et la mesure. Il s'agit de l'objec­tivité d'un «rapport», le mot persan ayant les connotations de compte rendu et de récit, comme en français, mais non l'autre sens du mot dans cette langue, c'est-à-dire «la relation». En fait, il n'existe pas de relation entre le principal personnage et les autres. Quant à la connotation sexuelle du mot «rapport» en français, il y aurait eu, au centre du film, une scène d'amour, mais telle à en dégoûter quiconque pour l'éternité, disent ceux qui l'ont vue avant qu'elle ne soit coupée par la censure.
Le Rapport a l'objectivité descriptive du ton sur un propos fortement mélodramatique, puisqu'on assiste à un crescendo de catastrophes privées. Un ascétisme (sans commune mesure avec l'enflure du cinéma commercial iranien, mais aussi avec la rhétorique traditionnelle d'une culture qui n'a jamais connu la prose et le réalisme), une froideur d'épuré, une sécheresse même, une sorte de tenue géométrique - graphique - au niveau des cadres, du montage rigoureux, dans le jeu, les dialogues, dans la manière de raconter l'histoire, sans lesquels on ne supporterait ni l'accumulation des problèmes ni leur banalité ennuyeuse.
C'est l'histoire d'un genre d'idiot, inspecteur des impôts, idéaliste, forcément imbu de son droit, qui croit aux lois, à la raison, aux règles, à l'honnêteté, à l'amitié, à l'amour dans les affaires humaines, là où il s'agit de corruption et de combine. Il se heurte donc aux murs de l'existence : le monde des bureaux, les affaires et les manigances des collègues ; la profonde rouerie d'un filou de province, faux dévot, qui, pour ne pas payer d'impôt, l'accuse de corruption, provoque un scandale et cause son renvoi ; l'arrêté d'expulsion de son logement ; les chamailleries avec sa femme mécontente à propos de tout, et au milieu, les cris et les pleurs de leur enfant ; et le jour de congé hebdomadaire, la circulation infernale aboutissant à une colère grave, avec menace de rupture, l'épouse voulant quitter son mari, qui, lui, ne sait que la battre ; et pour finir, la tentative de suicide de la femme, la clinique, etc. Donc l'enfer de l'existence dans sa banalité quotidienne. La force du film vient du détail de cette banalité et de la sobriété, de la rigueur descriptive contre le mélodrame.
Si l'on voulait chercher des motifs plausibles au suicide ultérieur de Monsieur Badi-î du Goût de la cerise, on pourrait aisément les trouver dans Le Rapport. Mais le «héros» du Goût de la cerise - comme d'ailleurs Kiarostami, qui est l'auteur du scénario des deux films - aura dépassé le niveau psychologique et social, «l'histoire, l'anecdote et le drame», pour atteindre une désespérance générale, existentielle : le total esseulement à l'échelle de l'être, qui ne se rédime que grâce au cinéma, et par l'amour de la nature et du paysage. En tout cas, voilà deux films de Kiarostami sur l'existence dans la grande ville, loin du «Paradis» de la célébration, de la simplicité et de l'innocence. Le personnage du Rapport, comme celui du Goût de la cerise, passe une grande partie du film, avec un visage sinistre, au volant de sa voiture, et lorsqu'il dépose un passager - qui n'a fait que se plaindre de sa vieille mère malade mais obstinément accrochée à la vie -, celui-ci s'éloigne vers des bâtiments modernes sous un soleil morne et roussâtre, dans une image qui ressemble un peu à la dernière vision de la ville au crépuscule par Monsieur Badi-î.

Fiche détaillée : Kiarostami le réel face et pile

Auteur Youssef Ishaghpour
Editeur Circe
Date de parution septembre 2007
Collection Circe Poche
Format 11cm x 18cm
ISBN 2842422368
EAN 978-2842422363
Nombre de pages 160

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