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La littérature à contre-nuit Juan Asensio

  • Etude (broché). Paru en 08/2007
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Qu'est-ce donc que ce livre, bizarrement intitulé La Littérature à contre-nuit ? Un essai regroupant des études, dont les angles d'attaque et l'écriture varient, consacrées aux liens que la littérature a tissés, de très longue date (peut-être même depuis ses origines), avec le Mal ?
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Le Mot de l'éditeur : La littérature à contre-nuit

Qu'est-ce donc que ce livre, bizarrement intitulé La Littérature à contre-nuit ? Un essai regroupant des études, dont les angles d'attaque et l'écriture varient, consacrées aux liens que la littérature a tissés, de très longue date (peut-être même depuis ses origines), avec le Mal ?
Un ouvrage évoquant, parmi bien d'autres noms, des auteurs tels que Georg Trakl, Joseph de Maistre, Ernesto Sábato, Georges Bernanos, Cormac McCarthy. Paul Gadenne, Ernest Hello ou encore Arthur Rimbaud ?
Ce livre est d'abord une plongée dans le gouffre, pour y chercher, fidèle au mot d'ordre de l'intrépide poète, quelque nouveauté et surtout, tenter de rapporter celle-ci pour l'exposer sous la lumière crue du jour.
Car, si facile est la descente, nous savons quel terrible prix Orphée dut payer aux gardiens intraitables des Enfers pour en revenir : «Il s'arrêta écrit Virgile dans ses Géorgiques, et au moment où ils atteignaient déjà la lumière, oubliant tout, hélas ! et vaincu dans son coeur, il se retourna pour regarder Eurydice. Aussitôt s'évanouit le résultat de tous ses efforts».
Que nous désirions, à notre tour, nous retourner pour contempler, une dernière fois, ce que nous n'avons pu sauver des feux dévorants, jamais piège plus diabolique ne nous fut tendu.  

Juan Asensio, essayiste et critique littéraire collaborant à plusieurs revues (L'Atelier du roman, Liberté politique, Libres. Nune, etc.), est l'auteur de deux ouvrages : un essai sur George Steiner (La Parole souffle sur notre poussière, L'Harmattan, 2001) et La Critique meurt jeune (Le Rocher, 2006). Il a en outre participé à plusieurs ouvrages collectifs comme le Cahier de l'Herne sur George Steiner, les Dossiers II sur Joseph de Maistre et Pierre Boutang, l'Enquête sur le roman parue aux Éditions du Grand Souffle et dirigé un numéro hors série de La presse Littéraire évoquant les écrivains infréquentables.  
Spécialiste de l'oeuvre de Georges Bernanos à laquelle il a consacré plusieurs articles parus dans les Etudes bernanosiennes, il a créé en mars 2004 un site érudit et polémique intitulé Stalker, dissection du cadavre de la littérature.

Extrait du livre :
L'ÉTAT DE LA PAROLE DEPUIS JOSEPH DE MAISTRE
QUELQUES REFLEXIONS SUR LE LANGAGE ET LE MAL CHEZ MAISTRE, CONRAD ET ROBIN

«Si la parole humaine est, comme je le pense, le lieu essentiel de l'art et du sacré depuis que les églises se vident, s'effondrent, se vendent ou se ferment, quiconque défend le mot est de plein droit membre de l'assemblée.»
Pierre Boudot, Au commencement était le Verbe...

L'eau contaminée du fleuve

Celui qui contemple le cours d'un fleuve, son puissant élancement vers l'inconnu, ne peut s'empêcher de penser, ou plutôt de laisser filer sa pensée, irrésistiblement attirée par les reflets argentés et mouvants, comme si ce spectacle, dont la perpétuelle nouveauté stupéfiait Héraclite l'Obscur, provoquait un ébranlement de tout son être, la levée d'une parole silencieuse et vagabonde qui est notre monologue intérieur, secret, silencieux, incessant. «Inévitablement, le fleuve me fit penser au temps»... Le fleuve bruissant, qui est le temps rempli de mots et de phrases, est tout d'abord le long et patient dialogue d'une parole qui nous appelle et nous commande de répondre, car celui qui contemple le fleuve et l'écoute désire mêler sa voix minuscule au prodigieux déferlement de sons vieux comme le monde, plus vieux que le monde, puisque la parole existait avant que le monde ne lui offre son arche de roc où résonner : le temps qui n'est pas gonflé de paroles n'est de toute façon absolument rien d'autre que l'improférable muetteté du néant. Ainsi, unis par le cours galvaudé de la métaphore, la parole et le fleuve entretiennent une subtile parenté puisque l'une et l'autre coulent depuis une source secrète qui est aussi, selon Pic de la Mirandole, une mer infinie «vers laquelle se dirigent tous les fleuves», non pour s'y perdre mais pour mêler leur bruyant enchevêtrement, leurs voix innombrables et chatoyantes à la voix unique qui gronde au-dessus des abîmes inconnus. Cette voix unique rassemble les voix dispersées, éparses, vagabondes. C'est la voix de Dieu qui insuffle élan et vitalité aux voix des hommes, leur permettant de se lancer à l'assaut de tous les obstacles, car la nature profonde des fleuves, la pente absolue de la parole, la volonté définitive de l'homme, est de toujours se frayer un passage en creusant, à travers les âges, l'assise autrement inébranlable de la roche, plongée dans le mutisme de la matière lourde.
Mais la parole comme la source est menacée, et la sécheresse n'est pas, loin s'en faut, le danger le plus grand qui en guette le frémissement infatigable. Nous sommes en effet à l'âge du monde où de nouvelles horreurs, monstrueuses, inouïes, sont montées du puits de noirceur afin de proférer les paroles glaciales de la Nuit. Nous sommes à cet âge de l'oubli où la parole s'est non seulement évaporée, mouillant ridiculement la terre craquelée qui épie la haute silhouette des idoles de pierre dont parle T. S. Eliot, mais encore à l'âge où, polluée et lourde du plomb du mensonge, elle a presque complètement contaminé les coeurs et les âmes de ces rares qui osent, dans le creux de leurs mains, contempler les reflets du liquide désormais huileux et nauséabond. Nous sommes à cet âge de vacarme insoutenable qui a beuglé sa rage dans les fours allemands, dans les marigots cambodgiens où des hommes et des femmes ont pourri, littéralement, pendant des semaines d'une agonie inimaginable. Nous sommes les nouveaux maîtres de la Mort qui, contrairement à la vision du poète Celan, ne s'est pas contentée de limiter son empire au Reich d'Hitler. Car nous voici désormais les garants d'un âge où la parole s'est embourbée, s'est envasée, charriant dans son cours infecté tout un tas d'ordures, de carcasses et de cadavres déformés aux chairs gonflées et pestilentes qui découvrent leur impudique lubricité sous le soleil jaune.

Fiche détaillée : La littérature à contre-nuit

Auteur Juan Asensio
Editeur Sulliver Eds
Date de parution août 2007
Collection Maelstrom
Format 14cm x 22cm
ISBN 2296031080
EAN 978-2351220276
Illustration Pas d'illustrations

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