Alors que Tardi vient tout juste de publier une deuxième adaptation d’un roman de Manchette (La Position du tireur couché, après Le petit bleu de la côte ouest), Casterman réédite un sombre polar intitulé Griffu, un classique de la collaboration entre le dessinateur et l’écrivain, réalisé du vivant...
Alors que Tardi vient tout juste de publier une deuxième adaptation d’un roman de Manchette (La Position du tireur couché, après Le petit bleu de la côte ouest), Casterman réédite un sombre polar intitulé Griffu, un classique de la collaboration entre le dessinateur et l’écrivain, réalisé du vivant de ce dernier.
Tardi et Manchette : voilà un « couple » d’actualité, puisque le dessinateur vient tout juste de publier une nouvelle adaptation d’un roman de l’écrivain, La Position du tireur couché, aux éditions Futuropolis. Les éditions Casterman en profitent pour rééditer un classique de la collaboration entre Tardi et Jean-Patrick Manchette : Griffu, un polar datant de la fin des années 70 et prépublié à partir d’octobre 1977 dans feu l’hebdomadaire BD des éditions du Square. On peut d’ailleurs signaler qu’une autre collaboration, intitulée Fatale, fut entamée entre les deux auteurs sans être menée à son terme. Griffu est une véritable réussite. L’album a été dessiné par Tardi à une époque de sa carrière où il était au meilleur de sa forme graphique. L’histoire est sombre à souhait et met en scène un juriste qui fait office de détective privé. Un type ballotté par la vie, devenu amer et cynique, qui ne croit en rien et n’attire pas forcément la sympathie du lecteur – ce qui n’a d’ailleurs aucune espèce d’importance. Ce qui est intéressant, au-delà de l’intrigue, c’est le « vérisme » de cet album, contrepoint parfait de la technique de narration de Manchette qui s’attachait, dans ses romans, à rendre compte des détails les plus crus et les plus triviaux de la vie quotidienne, donnant ainsi à ses histoires une crédibilité indéniable.
Le contexte politique de l’époque est particulièrement bien retranscrit, comme en attestent les affiches politiques qui tapissent les murs et les palissades de Paris, témoins muets d’une période où l’affrontement droite-gauche et la controverse idéologique atteignaient leur paroxysme. Les auteurs mettent en scène la France de la fin des années 70, livrée à l’affairisme politique et à la spéculation immobilière, confrontée au changement de son paysage urbain se traduisant par la poussée de « grandes tours pour cadres, pour burlingues, parfois pour pauvres ». La maîtrise graphique de Tardi est absolument remarquable, d’autant plus que le dessinateur n’a jamais pris plaisir à mettre en scène le décor de son époque, préférant de loin faire revivre le Paris du début du XXe siècle à travers, notamment, les aventures d’Adèle Blanc-Sec. Ici, tout comme dans un autre de ses albums, Ici Même, il joue à merveille de l’opposition entre les noirs et les blancs, donnant naissance à une vision de la ville à la fois inquiétante et fascinante. On retrouvera avec plaisir certains des signes distinctifs de l’univers graphique de Tardi, comme cet usage du papier peint à rayures qui était, dans les années 70, un élément récurrent du décor de ses histoires, quelle que soit leur période historique. L’album se termine mal, puisque Griffu - qui est pourtant le narrateur - finit le corps criblé de balles dans le caniveau d’une rue parisienne. Mais il reste depuis présent à jamais dans les souvenirs des amateurs de Tardi, tant ce personnage, par lequel les auteurs voulaient rompre avec certains archétypes de la figure du privé, s’impose grâce au charme et à la puissance du noir et blanc du dessinateur, qui n’a sans doute jamais été aussi maître de son art.