Après Le petit bleu de la côte ouest, Tardi adapte un autre roman de Jean-Patrick Manchette, créateur du « nouveau polar » dans les années 70. L’histoire d’un tueur à gages qui tente de décrocher mais qui se retrouve rattrapé par son destin…
Après Le petit bleu de la côte ouest, Tardi adapte un autre roman de Jean-Patrick Manchette, créateur du « nouveau polar » dans les années 70. L’histoire d’un tueur à gages qui tente de décrocher mais qui se retrouve rattrapé par son destin…
Le héros de cette histoire (quoique le mot « héros » soit quelque peu déplacé) s’appelle Terrier. Martin Terrier. Profession : tueur à gages professionnel. Enfin, plus exactement : futur ex-tueur à gages. Car Terrier veut décrocher. Il en a marre. Il rêve de retrouver celle à qui il a promis, voilà dix ans, qu’il reviendrait la chercher un jour. Mais Terrier va rencontrer quelques obstacles sur son chemin, à commencer par son actuelle petite amie à laquelle il annonce son intention de couper les ponts. Et aussi Monsieur Cox, son « employeur ». Un Américain qui le paie pour liquider des « cibles », des types que Terrier ne connaît pas et qu’il dessoude sans états d’âme. Sans compter la famille d’une vieille victime du tueur, qui fait surface avec quelques années de retard pour venger le mort et faire la peau à Terrier. Bref, Terrier est dans de sales draps. Et tout porte à croire qu’il n’en a pas terminé avec cette violence qui fait partie de son quotidien depuis une dizaine d’années… Après Le petit bleu de la côte ouest, Tardi s’attaque à un autre roman de Jean-Patrick Manchette, le « pape » du néo-polar à la française disparu en 1995. Les deux hommes se connaissaient bien. Ensemble, ils avaient signé Griffu et travaillé à une adaptation de Fatale, un autre texte de l’écrivain dont seule une dizaine de pages avait été achevée. Avec Manchette, Tardi change d’époque : il se plonge dans les années 70 alors qu’il nous avait surtout habitués à mettre en scène les années 50 (avec Nestor Burma) ou la première moitié du XXe siècle (avec Adèle Blanc-Sec et ses bandes dessinées consacrées à la guerre de 14-18). Mais cette décennie 70, avec le temps, devient à son tour une période historique que le dessinateur s’attache à restituer dans ses moindres détails, lui qui s’est toujours senti moins à l’aise avec les décors contemporains – on notera d’ailleurs une certaine maladresse dans le dessin des Citroën DS... Comme dans Le petit bleu de la côte ouest, Tardi se met entièrement au service du texte de Manchette. Un texte direct, cru et d’une efficacité redoutable, presque clinique, qui ne tombe jamais dans le piège du romantisme à deux sous ni de l’effet facile. Evidemment, toute cette histoire finira mal, et Terrier n’échappera pas à son destin tragique. Un destin qui prendra un malin plaisir à le faire revenir sur les lieux de sa jeunesse et à le confronter à l’image pitoyable de son père, que Terrier avait pourtant voulu fuir de toutes ses forces. « Ce que j’aime dans les personnages de Manchette, c’est que la plupart du temps, ils ne contrôlent pas la situation. Ils sont embarqués malgré eux dans une histoire qui les dépasse. L’écriture de Manchette donne une définition des personnages dans leurs habitudes, leur environnement et cela permet qu’on les connaisse, qu’on les sente vraiment », explique le dessinateur. Il y a comme une forme de désespoir dans cette histoire, tout comme dans Le petit bleu de la côte ouest, et le malheureux Terrier, tout tueur à gages aguerri qu’il est, ne contrôlera jamais, en effet, la situation. Cadres d’entreprise saisis par le vague à l’âme ou tueurs professionnels rêvant en vain de retrouver leur liberté, les créatures de Manchette apparaissent comme de malheureux pantins broyés par une société sans pitié, vaincus par les fameux « rapports de production » chers à l’écrivain qui fut le premier, en France, à traduire dans des polars la contradiction inéluctable entre l’individu et la machine sociale. C’est toute la grandeur de Tardi que de préserver cette fidélité à l’esprit de l’œuvre de l’écrivain, tout en imprimant sa marque graphique singulière sur les récits de Manchette.